Hiragasy : Récit vivant et enjeux du théâtre populaire de Madagascar

17/02/2026
Le hiragasy, forme de théâtre musical emblématique de Madagascar, puise ses racines dans les cérémonies royales de l’Imerina du XVIIIe siècle et s’est épanoui comme un pilier de transmission orale, sociale et identitaire. Il conjugue chant, danse, costumes et joutes oratoires dans une scénographie codifiée où la virtuosité rivalise avec l’engagement communautaire. Véritable forum citoyen, le hiragasy accompagne la mémoire collective tout en réinventant ses rôles sous la pression de la modernité, des politiques culturelles et des revendications de la jeunesse. Sa vitalité actuelle, ponctuée de questionnements sur la préservation, la reconnaissance et la valorisation, invite à penser la culture malgache en mouvement et en dialogue avec son patrimoine.

L’évidence d’un chant collectif : immersion dans le hiragasy

Au lever du jour sur les Hautes Terres malgaches, le bourg s’éveille à la rumeur d’une kermesse, un rassemblement où chaque voix converge vers un même souffle. C’est ici, sur une place de latérite battue, que le hiragasy s’exprime depuis plus de deux siècles — non comme simple divertissement, mais comme une scène vivante de l’histoire et des aspirations de Madagascar.

Si le mot "hiragasy" fait aujourd’hui partie du vocabulaire courant, son essence va bien au-delà du folklore. Il désigne une forme artistique complète où la parole (kabary), la musique (hira), la danse (dihy) et la scénographie collective s’entrecroisent dans une suite ritualisée, portée par les mpihira gasy, véritables griots contemporains. Documenter le hiragasy, c’est interroger une mémoire vivace, explorer la plasticité d’une pratique qui, loin d’être figée, s’impose comme l’une des matrices culturelles les plus fécondes de l’île.

Aux sources du hiragasy : entre cour royale et espace public

Le hiragasy naît au XVIIIe siècle, au sein des royaumes mérinas des Hautes Terres centrales. Son histoire s’inscrit dans le sillage du mpanjaka (roi), lorsque le monarque Andrianampoinimerina utilise la performance musicale et oratoire pour réunir son peuple, expliciter les lois et glorifier la dynastie. Initialement réservé à la cour, le hira gasy (littéralement « chant malgache ») se popularise progressivement, gagnant les marchés, les campagnes, puis toutes les strates sociales (source : Jean-Pierre Domenichini, « Le Hira Gasy ou théâtre populaire malgache », 1995).

  • Au XIXe siècle, le règne de Ranavalona II puis III institutionnalise le genre, qui devient la bande-son des commémorations, mariages et grandes fêtes rurales (fety).
  • À la période coloniale, de 1896 à 1960, le hiragasy connaît une mutation : objet de fascination pour l’administration française, il conserve sa fonction de forum populaire mais doit parfois composer avec la censure ou la récupération.
  • Après l’indépendance, la tradition persiste et évolue : le hiragasy réinvestit le politique, accompagne les mobilisations sociales (comme lors du mouvance de 1991) et s’ouvre aux médias — radio, télévision et désormais plateformes numériques.

La transmission y demeure essentiellement orale, souvent parentale ou au sein de troupes familiales. À travers ses transformations, le hiragasy conserve une fonction centrale de médiateur culturel, porteur du hafatra, le message, à la communauté.

Une grammaire artistique singulière : codes, gestes et virtuosité

Le hiragasy est d’abord un art de la polyphonie. Le spectacle s’organise selon une dramaturgie codifiée, rythmée par l’alternance de joutes poétiques, d’ensembles chorégraphiés et de solos instrumentaux exécutés au valihy, à la kabosy, au sodina ou au jejely.

1. Composition d’une troupe

  • Mpanazatra : Le chef, chef d’orchestre et maître de cérémonie.
  • Mpikabary : Maîtres orateurs, gardiens de la parole et de la rhétorique ancestrale.
  • Mpihira : Chanteurs, solistes et choristes.
  • Dihy : Danseurs, garants des formes collectives et individuelles.
  • Orchestre : Instrumentistes, le plus souvent masculins mais où les femmes tendent à prendre une place grandissante.

2. Les quatre temps du spectacle

Nom Description
Mise en place (Fampidirana) Arrivée chorégraphiée de la troupe, dévoilement des costumes et salutation au public.
Parole (Kabary) Joute oratoire en vers et prose, alternant entre ironie, sagesse, institutions sociales et satire politique.
Challenge musical (Renihira) Chants polyphoniques, dialogue musical entre troupes adverses (“ady gasy”).
Final (Famaranana) Clôture festive et émotive, marquée par la reconnaissance du public et les dons symboliques.

3. Esthétique et scénographie

La plasticité du hiragasy se lit dans le choix des costumes, souvent éclatants de rouge, bleu ou vert, écho symbolique à l’unité mais aussi à la foisonnante diversité régionale. Le mouvement — entre rigueur synchronisée et improvisation — est aussi une affirmation de la corporalité, heurtée ou élégante, qui érige la scène rurale en espace théâtral à ciel ouvert.

  • Costume : Cape, canne, chapeau pour les hommes ; lambahoany et vêtements précieux pour les femmes.
  • Gestuelle : Postures hiératiques, enchaînements circulaires, danses de rivalité (“valifaty”) ou de séduction (“tsikandry”).
  • Iconographie : Accessoires symboliques (parapluies, parapluies inversés), bannières et ornements inspirés du bestiaire malgache.

Hiragasy et société : forum populaire, pédagogie vivante

Le hiragasy n’est pas qu’un art pour l’art. C’est un espace où s’expriment les tensions, les solidarités et les revendications d’une société rurale et urbaine en mutation. Par la rhétorique du kabary et la richesse des sous-entendus (tondrom-peo), il permet l’émergence d’une parole citoyenne parfois critique du pouvoir, d’autant plus lorsqu’il oppose plusieurs troupes (“ady gasy”) pour faire entendre différents points de vue.

  • Dans le contexte des “fifidianana” (élections), le hiragasy fut longtemps utilisé comme tribune politique — au risque de l’instrumentalisation, mais aussi comme vivier d’une “démocratie de la place publique”.
  • Les valeurs transmises — respect des anciens, solidarité, mémoire des désastres (fameleza), humour face à l’adversité — irriguent l’éducation populaire et la transmission intergénérationnelle.
  • L’aspect communautaire du hiragasy s’incarne dans l’économie de la troupe, entre partage des gains, hiérarchie interne stricte et autonomie vis-à-vis des institutions centrales.

Pour de nombreux villages, accueillir le hiragasy signifie maintenir le lien social, renforcer la reconnaissance d’un événement (voady, cérémonies de circoncision, funérailles), et créer un espace d’écoute partagée où chaque voix compte.

Une vitalité menacée ? Enjeux contemporains et pistes de renouveau

Si le hiragasy demeure l’un des piliers les plus reconnus du patrimoine malgache (inscription sur la liste UNESCO du patrimoine immatériel en 2021 en cours d’évaluation), il se confronte aujourd’hui à plusieurs tensions :

  • Modernité vs. fidélité à la tradition : L’arrivée de nouveaux médias, la tentation de la scénarisation pour le divertissement (“hiragasy télévisé”), mais aussi l’intervention de la diaspora dans la redéfinition des codes.
  • Enjeux économiques : Fragilité matérielle des troupes, inégalités d’accès aux financements, sous-valorisation dans les agendas culturels nationaux (voir rapport MICA sur la politique culturelle 2018).
  • Transmission : Diminution de la pratique familiale, concurrence d’autres formes musicales populaires (salegy, rap malgache), questionnement sur l’incorporation de nouveaux langages artistiques (slam, électronique, mise en scène contemporaine).
  • Reconnaissance et archives : Manque crucial de documentation audiovisuelle, absence relative de collections publiques, mais aussi développement d’initiatives collectives visant la sauvegarde (Archives nationales, projet “Hiragasy Digital” de l’Université d’Antananarivo).

À ces défis s’ajoutent l’irruption de mouvements féminins, la place croissante des femmes-cheffes de troupe (ex : Mpitia) et la recomposition des rôles sociaux, jadis strictement genrés, en fonction des dynamiques urbaines et migratoires.

Ce mouvement, qu’il soit contesté ou salué, constitue l’un des axes forts de la vitalité du hiragasy contemporain : un art qui écoute son époque tout en revendiquant ses racines.

Vers une mémoire vivante, un dialogue à réinventer

Décrire le hiragasy comme un vestige figé serait commettre une injustice à la pluralité de ses usages et à la résilience dont il continue de faire preuve. S’il demeure ancré dans les places de villages de l’Imerina, on l’observe désormais à Antananarivo, Toamasina, au sein de la diaspora, mais aussi sur les écrans et sur la scène internationale (Festivals Culturels de la Grande Île, collaborations avec la Réunion et la France métropolitaine).

Ce qui frappe, c’est la capacité de cette forme hybride à traverser les crises, à dialoguer avec les mutations sociales, et à cueillir — dans le souffle d’une polyphonie ou la tension d’un kabary — ce que Madagascar porte de mémoire et d’avenir. Le hiragasy, plus que jamais, se nourrit de son ambivalence : art de la persistance et de la métamorphose, il offre à la culture malgache un miroir précieux, où chaque génération vient puiser des repères, questionner les évidences, inventer sa propre dramaturgie de la transmission.

Son avenir dépend aujourd’hui de notre capacité collective à reconnaître sa valeur, à soutenir ses passeurs et, surtout, à continuer de le raconter — non comme un simple objet de patrimoine, mais comme le témoin toujours actif d’un peuple en mouvement.

  • Principales sources : Jean-Pierre Domenichini, MICA Madagascar, Université d’Antananarivo, Archives nationales malgaches, témoignages recueillis auprès du Collectif Hiragasy Ainga, communication personnelle avec Frédéric Andriamialisoa.

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